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Saints Fondateurs de Cîteaux 2026

Homélie pour la messe de Jubilé des 200 ans de l'abbaye

Nous avons entendu chez Ben Sirah le Sage, l’éloge des patriarches, que la tradition liturgique fait entendre pour la fête de saint Benoît ; il s’applique à ses héritiers authentiques que furent les trois premiers Abbés de Cîteaux, saint Robert, saint Albéric et saint Étienne Harding. Ils sont célébrés avec une plus grande solennité ici, à l’Abbaye du Mont-des-Cats, puisque c’est aujourd’hui même le 200e anniversaire de la fondation de ce monastère, le 26 janvier 1826.
Venus de l’ancienne Abbaye du Gard en Picardie, les fondateurs sont arrivés sur cette sorte de Mont Carmel du Nord de la France pour y vivre, à la façon du prophète Élie, la vie contemplative selon la Règle de saint Benoît, que les saints Abbés de Cîteaux voulaient vivre dans toute sa pureté et sa rigueur. Mont Carmel face à la mer et Mont-Cassin aussi. Réforme, rénovation : les premiers Cisterciens voulaient généreusement revenir à une fidélité à la Règle estimée plus grande que celle des Clunisiens. Ecclesia semper reformanda : nous savons que nos Ordres et nos congrégations se sont régulièrement réformés, comme avec l’abbé de Rancé à la Trappe ou Dom Augustin de Lestrange.
Le Concile Vatican II a été pour la vie consacrée une opportunité providentielle de rénovation avec son décret Perfectæ caritatis, montrant clairement son orientation vers la charité parfaite : la Charte de charité n’allait-elle pas dans ce sens dès vos origines ? L’Exhortation apostolique du saint Pape Jean-Paul II sur la vie consacrée – Vita consecrata – s’ouvre sur une évocation de la Transfiguration, chère aux moines d’Orient et d’Occident ; elle montre une grande estime pour la vie contemplative :
« Les moines s’efforcent de concilier harmonieusement la vie intérieure et le travail dans l’engagement évangélique de la conversion des mœurs, de l’obéissance et de la stabilité, ainsi que dans la pratique assidue de la méditation de la Parole (lectio divina), de la célébration de la liturgie, de la prière. Les monastères ont été et sont encore, au cœur de l’Église et du monde, un signe éloquent de communion, une demeure accueillante pour ceux qui cherchent Dieu et les réalités spirituelles, des écoles de la foi et de vrais centres d'études, de dialogue et de culture pour l’édification de la vie ecclésiale et de la cité terrestre elle-même, dans l’attente de la cité céleste » (n. 6).
Nous venons d’entendre l’évangile du jeune homme riche en saint Marc. D’emblée sa demande nous rejoint : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? » (10, 18). En effet, dès les premières phrases de son Prologue, saint Benoît évoque cet héritage quand il nous exhorte à obéir à notre Père très aimant « au moyen des dons qu’il a mis en nous, pour que jamais, en père irrité, il ne déshérite ses enfants » (6). Il cite le Psaume 33 (13.15) en le glosant : « Quel est l’homme qui veut la vie et désire voir des jours heureux ? Si, ayant entendu, tu réponds : Moi ! Dieu te dit : Veux-tu avoir la vraie vie, la vie éternelle ? Détourne-toi du mal et fais le bien ; recherche la paix et poursuis-la » (Pr 15-17). Au cœur des maximes du chapitre sur les instruments des bonnes œuvres figure celle-ci : « Désirer la vie éternelle en toute avidité spirituelle » (4, 46). Au chapitre suivant, saint Benoît dit pourquoi les moines veulent obéir : « L’amour les presse d’accéder à la vie éternelle » (5, 10). Pour cela, ils pratiquent « le bon zèle qui sépare des vices et mène à Dieu et à la vie éternelle. Ils ne préféreront absolument rien au Christ. Qu’il daigne nous conduire à la vie éternelle » (72, 2, 11-12).
Donc, le jeune homme riche, comme nous, veut la vie éternelle. Mais comment y parvenir ? Jésus lui rappelle les commandements : le Décalogue ; il aurait pu l’inviter à chanter le Psaume 118, immense développement du premier psaume, où le psalmiste « se plaît dans la loi du Seigneur et murmure sa loi jour et nuit » (Ps 1, 2), ce qu’a sûrement fait ce jeune homme. Un plus, un infiniment plus l’attend et l’appelle : « Jésus posa son regard sur lui et l’aima » (Mc 10, 21). Le regard de Jésus, le regard humain et divin de Jésus, son amour incommensurable, l’atteint comme une flèche, mais avec respect et délicatesse, ce regard qui marque les premières rencontres des disciples au début de l’Évangile selon saint Jean : « André amena son frère à Jésus. Jésus posa son regard sur lui et lui dit : Tu es Simon, fils de Jean : tu t’appelleras Képhas, ce qui veut dire : Pierre » (1, 42).
C’est ce regard de Jésus qui nous a fait le suivre, pour voir où il habite et pour demeurer avec lui (cf. Jn 1, 38). « Contempler », c’est demeurer dans le temple, c’est habiter la maison de Dieu, comme chantent les psalmistes (cf. Ps 25, 8 ; 26, 4). Voilà pourquoi nous sommes entrés au monastère. « Contempler », c’est d’abord se laisser regarder par celui qui nous aime, ce Jésus, notre Maître et Seigneur, qui est le Bien-Aimé du Père de toute éternité. Laissons le regard aimant de Jésus nous pénétrer et humblement, doucement, dans le long temps de l’amour, regardons à notre tour, intensément. C’est toute notre vie : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour » (Jn 15, 9).
Cette intimité croissante, nous la vivons dans l’humilité, qui est au cœur de la Règle. La première lecture reprenait l’éloge des Patriarches pour l’appliquer aux saints Abbés de Cîteaux : c’étaient des « hommes de miséricorde ». Ils étaient de ces « miséricordieux » que chante la gamme des Béatitudes sur la « dominante », gamme entonnée par Jésus dans son Sermon sur la montagne. Mais s’ils ont fait miséricorde, c’est parce qu’ils avaient d’abord ressenti en profondeur l’amour miséricordieux de l’Agneau de Dieu.
Oui, c’est la Miséricorde qui nous rassemble et nous unit, cette lovingkindness que nos frères anglais d’en face aiment redire et chanter.
Oui, il y a toujours un avenir avec la divine Miséricorde. Il vous revient, mes frères, de continuer de la vivre et de la transmettre depuis cette « humble montagne », déjà saluée par le Psaume 41 (v. 7), de la répandre pour encore au moins deux siècles, et au-delà. Amen.
                 Monseigneur Robert Le Gall, archevêque émérite de Toulouse et ancien abbé bénédictin de Kergonan.